1STMG1 : incipit Modification, Butor
Attention la dernière sous-partie n'a pas été vue en classe, vous n'êtes pas obligés de la maîtriser
Introduction : Le texte que nous allons étudier est un extrait de La Modification écrit par Michel Butor, auteur du XXème siècle qui appartient, avec Nathalie Sarraute et Robbe-Grillet, au mouvement du Nouveau Roman. Ils remettent en cause les codes habituels du roman comme l’organisation chronologique de l’intrigue, l’identité des personnages,… C’est le cas, ici, dans le plus célèbre roman de Butor, publié en 1957, où le récit ne cesse de superposer deux lieux – Rome et Paris. Le lecteur est obligé de participer activement pour reconstruire la trame, identifier les protagonistes, réorganiser l’espace et le temps comme dans une sorte d’enquête policière. Le passage proposé est l’incipit de cette œuvre hors normes où dès les premières pages, nous sommes confrontés à une nouvelle manière d’écrire un roman.
En quoi cet extrait témoigne-t-il d’un refus de se conformer au genre romanesque classique ?
I.Un incipit déroutant
L’incipit de la Modification rompt immédiatement avec les conventions romanesques, obligeant le lecteur à adopter un nouveau mode de lecture.
1.Un roman à la deuxième personne
Le plus frappant, c’est la narration effectuée à la 2ème personne du pluriel : exemples : l1 « vous avez mis le pied gauche », l 3 « vous essayez en vain de pousser », l5 « vous vous introduisez ». Présence de pronoms possessifs : « votre valise » (l 5), « votre gauche » (l24)
- Le pronom « vous » désigne à la fois le personnage et le lecteur
2.Un jeu sur le temps
Immédiatement, ce « vous » est associé à des verbes d’actions, de mouvements : « vous l’arrachez » (l8), « vous la soulevez » (l11). Le lecteur est donc confronté à un début in medias res (l’action est déjà commencée quand il ouvre le livre) et a la sensation d’accomplir ces différentes gestes.
Cette impression est renforcée par le fait que les verbes sont conjugués soit au présent (ce qui rend la scène plus vivante), soit au passé composé qui renvoie à une action qui vient juste d’avoir lieu (« vous êtes entrés » l 23) .
3.L’importance accordée aux sensations physiques
Le lecteur est également étonné de voir avec quelle insistance le corps est évoqué dans cet extrait. On peut relever tout un champ lexical de l’organisme : « le pied » (l 1), « épaule » (l2), « doigts » (l7), « muscles », « tendons » (l10), « phalanges », « paume », « poignet », « bras », « épaule » (l 11), « dos », « vertèbres », « cou », « reins » (l 12), « corps » (l 15), « yeux », « paupières » (l 16), « tempe », « peau » (l17), « cheveux » (l18)
On a également l’impression que les mouvements sont décomposés minutieusement : par exemple, au début du texte, l’action de monter dans le wagon donne lieu à une succession de gros plan sur les différents gestes à accomplir pour y parvenir : mettre le pied sur le bord du wagon, pousser la porte avec l’épaule. Même impression l 10-11 quand les différentes sensations provoquées par le soulèvement de la valise sont décrites : « Vous sentez…. »
Ces différents procédés incitent le lecteur à s’identifier au personnage, à lui faire ressentir les multiples perceptions et sentiments du protagoniste.
II.Un lecteur enquêteur
1.Un lecteur qui doit recomposer le portrait du personnage
Le lecteur ne dispose pas de toutes les informations concernant le personnage. L’emploi du « vous » qui l’incite à s’identifier au personnage, permet d’omettre le nom du protagoniste, le conserve dans une sorte d’anonymat.
Ainsi, des indices sont semés à travers tout l’extrait et il appartient au lecteur de les rassembler pour tenter de reconstruire le portrait émietté de l’inconnu. C’est notamment à travers les gestes et la description du corps que l’on peut se faire une idée d’un personnage. Un personnage qui va s’apparenter au type de l’antihéros. En effet, son manque de forme est plusieurs fois souligné :
L3 « vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant » : en vain = inutilement : le personnage n’a pas assez de forces pour débloquer la porte.
Le troisième paragraphe explique pourquoi le soulèvement de la valise lui a causé tant de douleurs, répondant ainsi comme à une question intérieure du personnage. Une première cause est évincée (« Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle ») pour insister davantage sur la raison réelle : « c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination ». Le lecteur s’attend alors à découvrir un personnage très vieux. Or, cette attente est déçue car on apprend ensuite qu’il vient « seulement d’atteindre les 45 ans »
Le paragraphe suivant délivre quelques informations sur le visage du perso : « yeux (…) mal ouverts, comme voilés de fumée légère, vos paupières sensibles et mal lubrifiées, vos tempes crispées… » : cette énumération des différentes parties du visage en permettent pas tellement de se faire une représentation physique (quoiqu’incomplète pas de couleur des yeux, du teint etc) mais surtout de faire des hypothèses sur la psychologie du perso. Celui-ci a ainsi l’air fatigué, stressé, soucieux. La fin du paragraphe semble confirmer cette supposition : « tout votre corps à l’intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, est comme baigné, dans son réveil imparfait, d’une eau agitée et gazeuse pleine d’animalcules en suspension » : le personnage semble être gagné par une sorte de malaise, comme s’il n’était pas à sa place, il est gêné et nauséeux (comparaison avec bouteille d’eau gazeuse).
De même, la description des cheveux de l’auteur permet d’introduire des noms d’autres perso : Henriette, Cécile et de savoir que le personnage a des enfants. Le lecteur se demande alors si Henriette est sa mère et Cécile sa femme.
2.L’importance des objets
Les objets occupent aussi une grande place dans le récit. D’une part, ils ne cessent de se présenter comme des obstacles qui ralentissent le parcours du personnage (cf le panneau coulissant, l’étroite ouverture, la valise qui pèse lourd, les habits qui l’enserrent). D’autre part, ils peuvent également donner des éléments sur l’intrigue. La valise permet de faire des hypothèses sur le métier du personnage « votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages » : le personnage serait un banal commercial en déplacement pour affaires. Or, cette idée est réduite à néant par la fin du passage où le narrateur donne soudain la vraie raison de ce voyage en train : « cette place même que vous auriez fait demander par Marnal comme à l’habitude s’il avait été encore temps de retenir, mais non que vous auriez demandé vous-même par téléphone car il ne fallait, pas que quelqu’un sût chez Scabelli que c’était vers R… » : le siège du train permet à la fois de révéler le nom d’un associé « Marnal » et de l’entreprise « Scabelli » mais surtout d’informer le lecteur qu’il n’est pas en déplacement professionnel, mais qu’il part sans rien dire pour Rome.
Le lecteur est alors incité à élucider de manière rétrospective qui sont Henriette et Cécile. La première est peut-être sa femme, la seconde sa maîtresse qu’il partirait rejoindre à Rome ?
(3.La dimension métaleptique du passage)
Métalepse = mise en scène du narrateur de son propre roman
Le voyage, thème du roman opère comme une métaphore de l’activité du lecteur. Le déplacement en train appartient à l’intrigue mais il s’agit aussi du voyage du lecteur dans l’espace du récit. Le voyage est aussi aventure de l’écriture romanesque.
On note bien évidemment la présence du champ lexical du voyage et du train : un train/ panneau coulissant/ compartiment/ coin couloir/ voyage/ votre valise/ homme habitué aux longs voyages + une échappée. Il s’agit pour l’auteur de déterminer le cadre du récit, mais aussi de mettre en scène l’entrée dans le récit : c’est une invitation à un voyage romanesque d’un genre nouveau : « une échappée » pour le personnage, mais aussi une échappée pour l’auteur hors des sentiers battus du roman.
Conclusion : Cet incipit est déroutant pour le lecteur pour plusieurs raisons : l’emploi du « vous » pour désigner le personnage, l’importance des sensations physiques et des objets, la nécessité pour le lecteur d’endosser le rôle d’enquêteur pour reconstruire des bribes de portrait physique et moral et des morceaux d’intrigue. Le lecteur est invité à se lancer dans l’aventure de ce voyage en train et dans celle de la lecture. Il est partagé entre la tentation de s’identifier au perso et celle de s’en distancier puisque le protagoniste est plutôt un antihéros.